Par leur message intitulé « La nation est en péril ! Dressons nos fronts, prenons le plus bel élan», les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ont pris position contre toute initiative de révision ou de changement de la Constitution de la République démocratique du Congo. Leur formule est sans détour : « Nous ne voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité d’un changement de la Constitution. »
Cette déclaration a immédiatement alimenté le débat politique. Mais au-delà des divergences qu’elle suscite, elle mérite une lecture plus profonde. Car ces trois mots nécessité, urgence, opportunité dépassent largement la seule question constitutionnelle. Ils révèlent peut-être notre procrastination et notre difficulté collective à établir des priorités nationales.
La nécessité renvoie à ce qui est indispensable. L’urgence impose d’agir avant que la situation ne se dégrade davantage. L’opportunité exige de choisir le moment adéquat pour engager une réforme. Ces trois principes devraient guider toute action publique sérieuse.
Or, la question qui mérite d’être posée est simple : quelles sont aujourd’hui les véritables nécessités de la République démocratique du Congo ?
Est-ce la révision de la Constitution ou la sécurisation durable de l’Est du pays ? Est-ce l’ouverture d’un chantier institutionnel ou la reconstruction de l’école publique, de l’hôpital et des infrastructures essentielles ? Est-ce la réorganisation du pouvoir ou le renforcement des capacités de l’État à répondre aux besoins fondamentaux de la population ?
Ces interrogations ne signifient pas qu’une Constitution doit devenir intouchable. Aucune constitution n’est sacrée ni immuable. Les textes fondamentaux évoluent avec les sociétés. Mais leur révision n’a de sens que lorsqu’elle répond à un besoin national clairement identifié, dans un contexte politique apaisé et dans une logique de consolidation de l’intérêt général. Le problème congolais paraît souvent ailleurs.
Depuis l’indépendance, notre vie publique semble enfermée dans une succession de réactions plutôt que dans une culture de planification. Les crises deviennent des habitudes ; les urgences sont découvertes tardivement ; les priorités changent au rythme des rapports de force politiques.
Nous construisons peu, nous réparons beaucoup. Nous anticipons rarement ; nous gérons souvent dans l’immédiat. Cette observation ne concerne pas seulement les institutions politiques. Elle interpelle l’ensemble des acteurs sociaux, religieux, intellectuels et économiques. Chacun, à sa manière, participe à la définition ou à l’absence de définition des priorités nationales.
La déclaration des évêques a donc un mérite de rappeler qu’une nation ne se construit pas uniquement autour des débats institutionnels, mais autour d’un projet collectif. Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si la Constitution doit être changée aujourd’hui ou demain.
Le véritable enjeu est de répondre à une question plus exigeante : savons-nous encore distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est accessoire, ce qui est urgent de ce qui peut attendre, ce qui est opportun de ce qui relève de la conjoncture politique ?
Une République qui ne hiérarchise plus ses priorités risque de s’épuiser dans des débats périphériques tout en laissant s’installer les fragilités fondamentales.
Les nécessités, les urgences et les priorités ne concernent pas uniquement l’architecture constitutionnelle ; elles traversent l’ensemble du corps social, depuis les institutions étatiques jusqu’à l’Église, entendue comme communauté vivante et actrice de transformation sociale.
Le changement auquel aspire le pays ne peut être exclusivement constitutionnel. Il doit être intégral.
Il suppose une transformation de l’homme congolais lui-même : de ses mentalités, de ses comportements, de son rapport au bien commun, au travail, à la responsabilité, à l’intérêt général et à la chose publique.
Car aucune Constitution, aussi élaborée soit-elle, ne produit à elle seule la justice, le développement ou la cohésion nationale. Les textes organisent ; les hommes construisent ou détruisent. Une bonne Constitution administrée par des acteurs sans vision produit peu ; des institutions imparfaites animées par des responsables engagés peuvent parfois produire davantage.
Le véritable défi congolais n’est donc pas seulement de savoir s’il faut changer la Constitution, mais de déterminer quel type de citoyen, quel type de dirigeant, quel type d’institution et quelle culture politique nous voulons construire.
Changer les textes sans transformer les pratiques risque de reproduire les mêmes résultats sous des formes nouvelles.
Au fond, le destin d’une nation ne dépend pas uniquement de ce qui est écrit dans ses lois ; il dépend aussi et surtout de la qualité des femmes et des hommes qui leur donnent vie.
La Constitution mérite certainement un débat alors un vrai débat, il faut éviter de tomber dans le misonéisme et les suspicion illégitimes. Mais le pays mérite d’abord une vision.
Criminologue Oscar Shamba Bemuna
Chercheur au Centre de recherche en sciences humaines
LPP

